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Service Clientèle - Le Figaro Littéraire, 30 octobre 2003, Nicolas D'Estienne D'Orves

Le Figaro Littéraire, 30 octobre 2003.




Le dernier opuscule de Benoît Duteurtre est un «roman bref» sur les aléas de la communication à tout va dont souffre notre société.


Chaos technique

Benoît Duteurtre a bon esprit. On l'inviterait volontiers à deviser, au coin d'un feu de hêtre saupoudré de lavande sèche, alanguis sur un canapé de velours élimé, le Victrola couinant des mélodies de Reynaldo Hahn par Maggie Teyte...

Car il peut vous parler de tout, Benoît. Un vrai puits de science ! Il peut passer de la France à l'Amérique, de la musique contemporaine à l'opérette, des dangers de l'automobile à ceux du téléphone portable. Toutefois : la modernité n'est pas son fort ; et, comme la mule du pape, il semble lui garder une petite dent, quand ce n'est pas un coup de sabot...

D'une manière générale, sous ses airs d'adolescent trop vite poussé en graine, Duteurtre n'a rien d'une âme progressiste. L'avancée des événements, les triomphes de la science, les victoires de la technique, tout cela le laisse aussi froid qu'un colin... avant de le chauffer à blanc. Mais n'est-ce pas pour cela même qu'on aime ses livres ? Car sans y toucher, il chatouille notre triste monde, et bien vite la caresse se fait pichenette, soufflet, coup de poing.

Son dernier opuscule est un «roman bref» sur les aléas de la communication à tout va dont souffre notre société occidentale.

À travers la parabole d'un homme et son téléphone mobile, l'auteur du Voyage en France (prix Médicis 2001) nargue les travers de notre société occidentale, obsédée par le temps, le profit et la vitesse. En moins de 100 pages, tout y passe ! Et le lecteur s'amuse beaucoup, car Duteurtre sait jongler avec les genres, les tons, sans jamais s'appesantir. La légèreté, ça ne s'apprend pas. On l'a ou on ne l'a pas. Celle de Benoît Duteurtre est de la meilleure eau : teintée de venin. Mais il en faut, de l'arsenic, pour décrire ce monde kafkaïen, où la science-fiction est aux portes, où le délire paranoïaque menace d'exploser à chaque instant.

Pour connaître le chaos, la recette est aisée : il vous suffit de perdre votre téléphone portable, et la machine est lancée...

Voulant le retrouver, vous comprendrez combien vous êtes enchaînés à payer des abonnements sans fin, à passer d'une standardiste à l'autre, de boîte vocale en répondeur ; vous réaliserez que chaque coup de fil pour tenter de rattraper la catastrophe est une nouvelle marche vers l'abîme ; vous découvrirez qu'on se joue de vous pour détruire votre personnalité à l'usure, vous plongeant dans un vertige kaléidoscopique devant toutes les mises en abîme de votre propre «moi» ; vous comprendrez surtout que les beaux sourires des entreprises cachent des individus fictifs destinés à vous amadouer, pour mieux vous hypnotiser, et vous entraîner dans leurs rets...

Avec son sens du récit léger et sa tendresse narquoise, Benoît Duteurtre nous régale de cet «essai de critique comique du capitalisme moderne» (ce sont ses mots) où la fable prend le relais du conte, laissant enfin place à l'essai. Et à la morale.

De plus, ce qui ne gâte rien, Benoît est bien élevé. Un vrai fils de famille (je vous ai dit : i-dé-al pour un dîner !). Nul besoin de hausser le ton, d'employer de gros mots. Tout cela est lisse, bien peigné, d'une cinglante courtoisie. Et c'est pour cela qu'il pointe et perce. Nulle vulgarité, chez cet émule de Marcel Aymé, qui joue les moralistes sans s'en donner l'air et construit, au fil des années, une oeuvre riche, sincère et cohérente. Comme quoi, à l'heure des surenchères et des lourdeurs, la simplicité reste une vertu capitale.



NICOLAS D'ESTIENNE D'ORVES


Date de création : 16/07/2005 @ 15:58
Dernière modification : 16/07/2005 @ 15:58
Catégorie : Service Clientèle
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