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Les malentendus - Belgique, 25.02.99 - Pol Vandromme

Le nouveau courrier - Belgique, 25.02.99



Nabe - Duteurtre

par Pol Vandromme

Autant le dire tout de suite, et sans ambages- Je voudrais par cette chronique assurer la défense et l'illustration de deux écrivains que dénigre le conformisme totalitaire. Le premier, le plus incommode, Marc-Edouard Nabe, les puissances régnantes le discréditent sans ménagement, avec une fureur quasi sacrée. Le second, moins éclatant mais à l'ironie d'une efficacité redoutable, Benoît Duteurtre, elles s'en débarrassent avec une hypocrisie condescendante.

Rien n'est épargné à Nabe. Certains de ses lecteurs qui ne participent pas à la curée du ressentiment feignent de s'étonner de sa participation à "l'Infini" de Sollers. Il n'a rien de commun, disent-ils, avec le parisianisme de décadence; alors que va-t-il faire dans la galère des pédants à jabot? Nabe, victime de la société littéraire, condamné par elle aux publications marginales, aurait tort de se priver de l'hospitalité de la seule revue officielle qui tolère sa présence. Sollers a tous les défauts du monde, sauf ceux des esclaves qui obéissent aux ordres des prescripteurs. Nabe était mieux chez lui à "L'Idiot International", mais il donne à "L'Infini" des textes que Jean-Edern Hallier aurait acceptés d'enthousiasme. ll ne trahit rien ni personne; il reste partout où on l'accueille, fidèle à son esprit protestataire et à sa manière tumultueuse, homme de défi et écrivain de fulgurance.

Ses deux recueils d'articles (Le Rocher), l'un "Oui" qui proclame ses préférences, l'autre "Non" qui tonitrue ses répugnances, aident à comprendre pourquoi les académismes, celui de la tradition morte aussi bien que celui de la révolte simulée, l'ont mis à l'index. Leurs raisons sont détestables, en sachant que mon répertoire n'est pas exhaustif, me paraît de salubrité publique.

Dans une profession prudente et même lâche, Nabe est le plus téméraire des hommes libres. Il secoue les colonnes du temple, il touche à l'arbre du bien et du mal, il ridiculise les médiocres qui distribuent les prix; à l'écart et même en dehors du théâtre germanopratin dont il connaît le secret des coulisses malodorantes et les manigances des grimaciers de l'avant-scène.

Dans un temps où la littérature s'empêtre dans des embarras qui l'exténuent, sa prose incandescente et sulfureuse jaillit comme une éruption volcanique. La polémique est son hygiène. Non celle qui égratigne avec une politesse de mondain retors; mais celle qui frappe avec une promptitude de clair-voyance et une brutalité meurtrière. Il est de la lignée des grands pamphlétaires; face aux gloires usurpées d'aujourd'hui comme le furent Péguy devant Jaurès, Léon Daudet devant Briand, Céline devant Sartre. Qu'il admire ou qu'il exècre, c'est toujours à l'emporte-pièce, en jusqu'au boutiste que révulsent l'escrime sans estocade et le marais du juste milieu.

Voici le plus grave : alors qu'on ratiocine sur le vide, qu'on célèbre le classicisme maigrichon et qu'on canonise l'absurde, Nabe se ragaillardit dans le baroque flamboyant, ne recherche que la compagnie des écrivains mystiques et solaires. Il préfère Bloy à Bourget, Bernanos à Gide, la vitalité hardie à la virtuosité anémique, les énigmes du monde d'ailleurs aux évidences vaines d'un univers sans dessous. Nabe peut se tromper, il ne s'abuse jamais sur l'essentiel; il peut surenchérir, mais c'est toujours en prodigue qui épanche le trop plein de son coeur et de ses mots, en amoureux des "personnalités âpres et tragiques". Avec lui, André Suarès est de retour.

A l'inverse de Nabe, Benoît Duteurtre ne déchaîne pas les fracas en interpellant les oracles. Son talent a quelque chose d'impassible. Aucune fièvre ne l'habite. Aucune colère ne l'emporte. Le jeu d'un fabuliste narquois et d'un conteur futé est, chez lui, l'équivalent du jeu de massacre chez Nabe.

Dans "Les Malentendus" (Gallimard), le monde moderne, tel que la sociologie manichéenne, se trouve soumis à l'épreuve d'un romanesque parodique. Ainsi l'humanitarisme, religion révélée dans le temple du devoir social, dévoile-t-il ses contradictions, sa duplicité. Il cesse d'être un rituel de dévotion pour devenir une comédie des apparences. L'ambiguïté reprend les droits qu'il avait abolis; les dogmes en vogue sont dégonflés par les pointes astucieuses de la moquerie. La modernité triche, elle intimide pour masquer ses mensonges et ses trafics. Il suffit, pour restaurer la vérité de la vie, de laisser les hommes dire ce qu'ils sont depuis le début des temps.

Les augures ne tolèrent pas ce libertinage, mais ils ne savent comment s'y prendre pour le frapper d'indignité. Nabe, ils l'ont mis hors-la-loi, le foudroyent de leur Sinaï. Duteurtre, ils s'efforcent, avec cet air patelin qui camoufle mal la perfidie, de le mettre au rancart, hors de la littérature de notoriété.

Ils lui adressent d'abord le reproche d'enfoncer des portes ouvertes. Quel Culot! Duteurtre dénoue ce que les beaux esprits et les belles âmes ont garrotté, interdisant qu'on franchisse le seuil de leur église pour y troubler les cérémonies liturgiques. Lui, a cette audace, au nom de la littérature définie par Beaumarchais: métier d'auteur, métier d'oseur.

Le second de leurs reproches majeurs offense davantage la vraisemblance. Le voici : "Les intentions sont évidentes, omniprésentes et grosses. Les personnages étiquetés, sans épaisseur, sans oxygène, pions d'une démonstration qui vise au vitriol". Or Duteurtre ne bâtit aucune théorie, il ne tire pas les ficelles de marionnettes; son ironie est de dérision, non le fil rouge d'une thèse allégorique. Son livre est un roman que son titre, "Les Malentendus", résume à la perfection, et ce paragraphe mieux encore : "Abandonnant les deux armées, Martin s'éloigna du quai où tenaient encore quelques manifestants. Au milieu du trottoir, une femme de cinquante ans éructait : "Ils sont sans papiers et ils manifestent. On devrait les cueillir. On vit dans un pays de cons". Un garçon enjoué tapa ironiquement sur son épaule pour l'encourager. Il rentrait chez lui avec une bande d'amis. Ils rigolaient, fumaient de l'herbe et chantonnaient dans le soir, heureux de cette bonne journée, étrangers à la guerre entre ceux qui croyaient faire la révolution et ceux qui jouaient à défendre l'ordre si peu menacé du monde".

Voilà ce que le progressisme ne pardonne pas à Duteurtre : de le tourner en bourrique, comme il ne pardonne pas non plus à Nabe de le narguer à bout portant.



Pol Vandromme


Date de création : 16/07/2005 @ 16:59
Dernière modification : 16/07/2005 @ 16:59
Catégorie : Les malentendus
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