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Les malentendus - L'opinion Indépendante 5 février 1999 - Propos recueils par Christian Authier

L'opinion Indépendante 5 février 1999



Benoît Duteurtre: un romancier hors des sentiers battus

A partir d'un fait divers banal, Benoît Duteurtre dresse dans son nouveau roman "Les malentendus" le tableau saisissant d'une époque " la notre " en proie à une inquiétante déraison.Un manichéisme étroit a remplacé volonté de comprendre tandis que des slogans vides de sens étouffent la réalité. Roman à thèse ? Pas le moins du monde car l'auteur "gaieté parisienne" et "Tout doit disparaître est avant tout un styliste -salué par Milan Kundera ou Michel Déon - qui emporte ici ses personnages dans un chassé-croisé d'une irrésistible ironie. Drôle de temps, nous souffle Duteurtre. certes, mois cela ne doit pas nous empêcher d'en rire.

Opinion Indépendante : Comment est née l'idée de ce roman?

- Benoît Duteurtre : Elle est née de la seule situation du roman que j'ai vécue. Effectivement, un soir, je rentrais chez moi et j'ai été dépouillé par une petite bonde de beurs sur les quais de la Seine. Comme il se trouve que j'ai toujours été un antiraciste fervent et que j'ai toujours entretenu des relations avec pas mal de gens de l'immigration, cette mésaventure personnelle - pas très importante en elle-même - m'a donné l'idée d'une scène puis d'un livre qui consisterait à mettre toujours des personnages à contre-emploi, à les mettre dans des situations inhabituelles.

J'ai l'impression qu'il y a l'invasion d'un esprit manichéen dans la politique, dans la littérature, dans l'art, dans le cinéma avec tout un discours stéréotypé sur la montée du Front national. Les tenants d'une certaine idée de la gauche ont de plus en plus tendance à caricaturer les situations en voyant la France partagée entre une moitié de méchants racistes et fascistes et une moitié de bien-pensants. Par ailleurs, la pensée politique envahit la critique littéraire. On juge les oeuvres en fonction de leurs discours politique - je pense à Michel Houellebecq notamment. Or, sur les questions importantes, il n'y a rien de pire que ta simplification aussi bien du point de vue de l'écrivain - un écrivain est là pour aller voir la complexité du réel -que d'un point de vue politique. L'idée du livre était de partir de ces personnages manichéens - le bon jeune homme de gauche, la femme de droite un peu agressive, l'immigré...- et de les mettre à contre-emploi. Finalement, cela produit des scènes de comédie et nous montre que ces personnages ne sont ni bons ni méchants. Chacun est pris dans une sorte de logique sociale.

OI : En même temps,certains échappent à leur identité politique, sociale ou sexuelle ...

- BD : Le livre montre que la réalité est plus forte que les bons sentiments et les idées politiques, dont nous pensons qu'ils définissent notre personnalité. Tout cela est très fragile. De même, les hasards de la vie et les rencontres amoureuses ou sexuelles peuvent - du moins je l'espère - renverser cette mécanique sociale.

OI : Vous dressez dans ce roman un tableau d'un certain conformisme contemporain. Est-ce que ce sont les personnages qui créent ce conformisme ou est-ce la société qui les façonne selon ses propres normes?

- BD : C'est pour une grande part la société qui les façonne. J'ai essayé de montrer comment la société fabrique des situations absurdes tout en faisant semblant de lutter contre ces situations avec un discours bien-pensant qui remplace un vrai discours politique. Cela me fait toujours rire quand j'entends des hommes politiques découvrir la "fracture sociale". On les voit alors s'entourer de jeunes beurs des cités comme s'ils étaient là pour les protéger. La réalité c'est que la même classe politique, vingt ou trente ans auparavant, a contribué activement à l'édification de ces cités folles qui produisent cette crise sociale produisant elle-même du racisme. La première scène du livre montre cette folie : on décide au bout de trente ans de détruire entièrement ce qui avait été construit comme étant la cité de l'avenir et la voie de la modernité. La folie du discours économique et publicitaire engendre de la simplification, du cliché et de la violence.

De la même façon, il y a dans mon roman un personnage d'handicapé. Il se développe autour des handicapés, des obèses et encore d'autres gens un discours plein de compassion qui vise à bannir certains mots et à faire croire que ces gens peuvent vivre comme tout le monde. Evidemment, cela ne changera rien au tragique de leur condition qui est une réalité beaucoup plus forte que n'importe quel discours. Ce discours est construit sur une autre réalité fondée sur les impératifs de la production automobile, de la nécessité de circuler, d'aller plus vite, de se déplacer continuellement... Cette société produit industriellement des handicapés de la route dans des proportions que l'on n'avait jamais connues l On envoie des gens sur les champs de bataille routiers au nom de l'économie.

OI : Dans la société que vous décrivez les mots perdent leur sens pour devenir des slogans ou des incantations.

- BD : Bien sûr. Mais je n'ai pas écrit ce livre en appliquant une quelconque théorie sociale sur un roman. D'abord, tous ces éléments - ces mots qui perdent leur sens, l'évocation d'un parc de loisirs, d'un embouteillage, d'une cité... - m'intéressent d'une façon beaucoup plus esthétique que politique. Je cherche dans la réalité de la situation, dans sa description, l'élément d'absurdité, de folie, de comique, de terreur ou de beauté bizarre qui donne une valeur esthétique et un sens. J'ai écrit le livre comme une construction un peu géométrique de situations, comme une recherche de ce que nous dit esthétiquement la réalité - par exemple, une manifestation pour les sans-papiers - sur l'état de notre société.

OI : Vous décrivez souvent des simulations, des sortes de jeux de rôles où l'on se met en scène. Tout cela ressemble à un gigantesque jeu.

- BD: Un jeu que les protagonistes ne sont pas toujours conscients de jouer. Dans la scène de la manifestation pour les sans-papiers, ce qui m'intéressait c'était de montrer quelque chose que j'ai observé et qui crée du sens. A l'arrière de la manifestation, la dernière rangée est celle des immigrés, employés de la ville de Paris, qui ramassent les papiers et les traces de ceux qui sont en train de lutter contre le racisme. Paradoxe supplémentaire : même dans la police française et chez les CRS, on trouve aujourd'hui des blacks et des beurs. Cela fait un drôle de choc : vous avez d'un côté les groupes les plus virulents de la manifestation qui sont composés d'étudiants néo-trotskistes assez furieux, intellectuels et blancs, et dans les rangs de la police quelques immigrés ou enfants d'immigrés qui ont finalement relativement réussi leur intégration. Ce sont des paradoxes plus intéressants que les simplifications. Par ailleurs, je ne prétends pas en tirer une morale quelconque...

OI : Comment découvrez-vous les lieux que vous décrivez dans vos romans?

- BD: L'élément de la description est très important chez moi- Quand je me suis mis vraiment à lire - Balzac ou Flaubert - j'ai découvert que la description pouvait être un art très vivant, très riche, très drôle- J'essaie à la fois de travailler une façon de décrire et des objets de description qui n'existent pas dans la tradition classique du roman. Les écrivains français ne voient plus l'univers dans lequel ils vivent A l'opposé, j'aime les comédies italiennes de l'après-guerre ou les dessins de Sempé qui ont beaucoup mieux saisi que les romanciers l'intérêt très particulier des paysages de notre époque. Ces paysages sont une source d'inspiration et de renouvellement du style d'un artiste plus que les recherches formelles de laboratoire. C'est lié à une curiosité naturelle qui me porte vers les paysages paradoxaux. Certains ont une vertu comique car ils mélangent des choses qui ne vont pas du tout ensemble. On voit en Europe des formes urbaines et marchandes plaquées sur un monde qui n'avait pas grand chose à voir avec cela. Ce frottement entre la pure civilisation marchande et une histoire européenne ancienne, très présente mais déjà morte, crée des paysages singuliers et un comique nouveau. On peut ainsi voir des sanisettes modernes sur un grand boulevard haussmannien, une fête techno sur la piscine Deligny...

OI : Avez-vous le sentiment de plutôt décrire la fin d'un monde ou bien un nouveau monde ?

- BD : Je décris le frottement entre ces deux mondes. Je ne sais pas précisément auquel des deux j'appartiens. Je dois appartenir un peu aux deux. J'ai des attaches très fortes pour le monde d'avant : mon goût pour la première modernité, pour le Paris 1900, pour la tradition humoristique, pour Alphonse Allais, pour l'opérette, pour la musique de Stravinski... En même temps, j'ai une espèce d'attirance pour les fêtes techno, la culture gay... Des éléments très contemporains me fascinent sans que je sache vraiment s'il s'agit d'une fascination purement négative ou un mélange d'attirance et de rejet. Mais ce nouveau monde - que je n'aime pas beaucoup - est pour moi un détournement négatif d'un mouvement riche et prometteur qui avait commencé au début du siècle- Je ne suis pas partisan de l'ancien monde au sens où le romantisme et la culture classique ne m'intéressent pas vraiment. C'est la modernité qui m'intéresse dans l'aspect vital, imaginatif, qu'elle pouvait avoir dans la première moitié du siècle avec Apollinaire, Gombrowicz, Proust, Céline ou encore le cinéma de Méliès à Fellini, Picasso, Léger, Picabia... J'ai l'impression qu'il y a dans la deuxième moitié du siècle une espèce de récupération de la pensée moderne par le marché, le pouvoir politique et intellectuel. Ils ont transformé cette effervescence en un dogme qui a remplacé la prolifération inventive par l'exploitation industrielle et la surproduction. On est passé de la modernité ludique à la modernité formaliste et ennuyeuse. Il y avait - il y a toujours - quelque chose de fascinant dans le nouveau monde. Je suis pour la liberté de l'esprit, des moeurs, pour l'exploration dans le domaine de l'art. Ce sont, d'une certaine façon, les valeurs du nouveau monde mais elles ont été détournées.

OI : Concernant le manichéisme et l'ordre bien-pensant qui sanglent notre époque, croyez-vous que les esprits libres pourront le renverser ou que cette chape de plomb a gagné la partie ?

- BD : C'est vraiment un enjeu. Ce ne sera pas facile. On se retrouve aujourd'hui avec un pouvoir intellectuel qui représente une certaine pensée de gauche ayant renoncé à toute critique sur le fonctionnement de la société. Nous avons donc une gauche qui ne remet rien en cause : ni le système économique, ni le système politique. Elle a son pendant dans le domaine culturel avec une modernité institutionnelle fonctionnant grâce à des réseaux de pouvoir. Il y a ensuite un bloc conservateur, parfois réactionnaire, qui est assez minoritaire. Quand on ne se reconnaît ni dans l'un ni dans l'autre, la place est limitée. Alors, on trouve à gauche une frange assez critique et un esprit "anarchiste de droite", contestataire et libre, dans l'autre camp aussi. Il y a des possibilités de penser et d'exister - certes assez minoritaires - mais elles sont violemment combattues et marginalisées par le "bloc institutionnel" II y a une volonté de marginaliser toute pensée critique.



Propos recueils par Christian Authier


Date de création : 16/07/2005 @ 16:58
Dernière modification : 16/07/2005 @ 16:58
Catégorie : Les malentendus
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