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Les malentendus - L'Humanité, 22 Janvier 99 - Culture - Jean-Claude Lebrun

L'Humanité, 22 Janvier 1999



De la provocation comme incitation à la critique

Benoît Duteurtre a commencé à publier en 1989. Le jeune homme doux et bien élevé, à l'époque spécialiste de musique classique à 'Révolution', s'est tout de suite révélé un redoutable satiriste. Cinq livres plus tard, voici 'les Malentendus' (Gallimard, 144 pages, 80 francs), une charge galopante contre la bonne conscience et la pensée convenue sur l'un des sujets brûlants de l'actualité. Avec, quelque part là-derrière, une invite à ne pas laisser en chemin la réflexion dialectique.


Benoît Duteurtrene conçoit pas la littérature comme un long fleuve tranquille. Aussi ne craint-il jamais d'affronter des sujets sensibles de notre temps. En une sorte de joyeuse provocation, il a cette fois choisi d'adopter la posture des Persans de Montesquieu: porter sur quelques phénomènes typiques du monde contemporain la raillerie d'un regard prétendument innocent, sans se préoccuper de rester correct ou de garder la mesure. Là où d'autres s'avanceraient à pas de loup, en veillant surtout à ne pas déraper ni déranger, son roman révèle, sous la douceur du ton, la virulente acidité de la satire. Avec un air de liberté, tonique en diable, qui n'est pas sans rappeler l'insolence d'esprit de notre XVIIIe siècle.

Prenez un étudiant en dernière année à Sciences-Po, situez-le politiquement à gauche, tendance mondaine. Faites-lui ensuite rencontrer chez Lipp un attaché de cabinet ministériel lui proposant de rédiger une note sur l'intégration des immigrés. Laissez-le brièvement rêver de la grande carrière qui s'ouvre devant lui, puis suggérez par exemple à son euphorie de le faire descendre au bord de la Seine, sur un quai désert. Laissez alors s'avancer vers lui trois loubards typés beur qui l'agressent et le dépouillent. Evoquez enfin le désordre des idées qui s'ensuit chez l'angélique jeune homme, et vous vous trouverez tout de suite plongés dans un bain décapant, qui oblige à penser la contradiction autrement que dans les termes convenus de la bonne conscience.

Prenez en contrechamp, attendant à un arrêt de bus en banlieue, un skinhead amateur de ratonnades. Faites s'approcher une vieille femme raciste à la vue tellement basse qu'elle s'appuie au bras d'un jeune arabe qui s'est offert à l'accompagner. Faites traiter par celle-ci de 'racaille arabe' le crâne rasé, qui n'y comprend plus rien et perd toute velléité d'en découdre, et vous aurez une idée encore un peu plus précise de l'irrespectueuse partie de billard à laquelle se livre Benoît Duteurtre. Un peu plus loin l'on pourra également rencontrer un handicapé moteur, homosexuel en manque. Ou la directrice, carnassière et sexy, d'une entreprise de fauteuils roulants, façon haute technologie. Ou encore une étudiante, elle aussi à Sciences-Po, mais militante 'révolutionnaire', qui s'applique à remettre au goût du jour, dans une version complètement décalée, l'ancienne vulgate maoïste et voit un peu partout à l'oeuvre des modes de pensées fascistes, sans crainte de l'outrance ni du non-sens. Tout ce petit monde, comme sur une scène de comédie, parle beaucoup, s'expose, se croise et finalement se mélange. L'arrangement initial, avec les positions qu'on pensait fermement tenues par chacun, vole alors en éclats, en une multitude de coups de théâtre, de situations à fronts renversés, au rythme trépidant d'une pièce de boulevard. Car le cocasse et la malice font ici bon ménage, sans pour autant concéder la moindre part à la futilité. Tandis que l'étudiant du début rêve toujours d'une ville 'idéalement mélangée', il a cependant dû faire l'expérience d'une complexité insoupçonnée. Et du coup commencer son apprentissage d'une certaine dialectique. Celle qui permet par exemple de comprendre pourquoi des victimes d'un ordre social peuvent transformer la violence qui leur est faite en fureur contre d'autres victimes de celui-ci, avec une formidable capacité à en retrouver le cynisme et la brutalité. A cet égard, le jeune homme pourrait peut-être bien un jour, à la bibliothèque de Sciences-Po, dénicher des pages célèbres sur la surexploitation du Lumpenproletariat et le rôle socialement régressif que celui-ci se trouve en même temps conduit à jouer. C'est en tout cas à une telle analyse de la contradiction que nous invite Benoît Duteurtre, malgré son petit air de tout prendre à la légère. Ne s'attardant sur 'l'amour frustré' de son étudiant à l'égard des immigrés que pour mieux nous suggérer de penser tout cela dans des termes autres que ceux de la sentimentalité. De la même manière qu'il s'attache à mettre à nu le fonctionnement d'un certain angélisme, qui alimente directement le fonds de commerce du racisme et de la xénophobie. Malgré l'importance des enjeux, la leçon est plaisante, jamais pesante. Fidèle en somme à la tradition d'esprit du XVIIIe, à laquelle ce roman ne cesse assurément de nous faire penser. A la fin, l'on retrouve le futur diplômé de Sciences-Po et le handicapé, 'chacun voguant dans un océan d'incertitude'. Le premier, pour les raisons que l'on vient de voir. Le second, parce qu'il a maintenant compris qu'il appartient seulement à un segment spécifique dans les stratégies commerciales, sans rapport aucun avec la compassion affichée. Une scène, burlesque et terrible, l'avait juste auparavant montré dans un parc d'attractions, au milieu d'un groupe en fauteuils roulants. Hissés dans des barques, sur une rivière artificielle, les invalides glissaient lentement devant de pitoyables reconstitutions du passé: des échoppes grossièrement imitées du Moyen Age ou un barbu la palette en main, en lequel il fallait reconnaître Monet s'activant avec son pinceau... Bref l'Histoire revisitée à la façon infantile de Disney. En analogie frappante avec le simplisme des idées, fussent-elles généreuses, mises en scène par Benoît Duteurtre. La fonction critique du roman joue ici à plein. Avec une élégance et une fluidité d'écriture qui ne ressortissent pas à un quelconque habillage, mais donnent par contraste à ce piquant tableau son effet de profondeur. Cette manière douce de jeter ses venins, en quoi l'auteur décidément excelle.



Jean-Claude Lebrun


Date de création : 16/07/2005 @ 16:48
Dernière modification : 16/07/2005 @ 16:48
Catégorie : Les malentendus
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